Je roulais vers le Sud comme on remonte un fil tiré trop sec.
La route vibrait sous les pneus, un souffle d’orage, et ce camion que je doublais laissait derrière lui un sillage de souvenirs concassés.
Je retournais vers l’océan,
vers cette rumeur de sel qui m’a sculpté quand j’étais môme,
les pieds dans le varech et le cœur plein de vague.
On ne revient jamais indemne d’où qu’on revienne, souvent trop tard.
Sur le bas-côté, des arbres tordus levaient les bras, prêts à témoigner que la nuit peut mentir, mais jamais, sans laisser de traces.
Et moi, dans la vitesse, je portais ce vertige-là : celui des retrouvailles qu’on espère
et qui nous raturent avant même d’arriver.
Je pensais revenir vers quelqu’un,
ou peut-être vers moi, va savoir.
Les phares striaient le bitume,
comme des promesses qu’on ne tient qu’à moitié.
Et moi, coincé entre la vitesse et le doute,
je me disais que les retrouvailles ont toujours un goût de sel et de tangage.
Le vent changeait de grain et la route prenait des allures de couloir,
des souffles d’enfance coincés dans les virages.
J’avais cette impression étrange
que le paysage me reconnaissait,
les collines murmuraient des bouts de mon prénom et me demandaient où j’avais disparu si longtemps.
Alors forcément, le cœur battait un peu à côté, comme un moteur qu’on relance après trop d’hivers.
Parce que certaines retrouvailles ne nous attendent pas :
elles nous amochent déjà en chemin,
elles réécrivent ce qu’on croyait tenir debout.